Pour Fanny GONDRAN
11.11.11
Plus je lis et plus je me dédouane de l’urgence de lire.
Moins j’écris et moins je m’alourdis de la nécessité impérieuse de l’écriture.
Trop de texture étouffe le motif des drapés interminables du discours factuel même s’il est fraternel.
La vie trop bavarde et brouillonne désarticule progressivement mon regard sur les êtres et les événements.
Des pans entiers de circonstances et de contingences disparaissent à vue d’œil dans mes pensées.
Je suis peut-être entrée en résistance. En résilience peut-être tout autant… et ce depuis longtemps.
Cela ressemble à la fonte soudaine, visible et cristalline d’un trop vieil iceberg s’effondrant dans l’eau abyssale d’un océan.
Ne suis-je qu'une montagne d'eau aux allures de socle ?
Au bout de mon âge actuel, ayant franchi bêtement le mitan occidental de la longévité statistique, la sidération gagne encore dignement des territoires entiers de la conscience. L’inconscient s’y taille la part belle, il est mon espace de jouissance très secret. Plus aucune crainte du jugement. Les jeux sont défaits.
La pyramide des influences et des gloires humaines me paraît trop fragile à présent pour y tenir le haut langage. Le langage d’orgueil et de défense qui se croit au -dessus de la mort et prétend la gérer sans savoir la digérer.
Mon sourire entendu et parfois très enfoui me sert de calque pour tous les visages de rencontre. L’ouverture est sans limite puisque son seuil a disparu. Le livre est devenu le confident absolu, neutre et libre, sans emplacement définitif sur l’étagère ou dans la mémoire. Il se retrouve simplement là où il est trouvé, au hasard des pérégrinations du corps et de l’esprit, dans la cartographie un peu folle d’un temps déboussolé.
Sans compte à rendre, sans ordre d’allégeance à l’auteur considéré comme un autre moi-même, je me promène dans la beauté des livres-nés et ceux que j’attrape au passage disent du bien de ceux qui les ont créés. On ne trouvera sans doute jamais sous ma plume virtuelle, un avis public de rejet d’un livre ou d’un auteur. Ce qui ne me touche pas, je n’en parle pas. Ce qui me touche, j’en parle d’abord à moi-même et autour par petites lancées, assujetties au rationnement mesquin de temps libéré par le fonctionnariat de service dit public.
Un exemple : Les rivages du désordre de Fanny Gondran, paru chez Tarabuste Editeur en Mai 2010, que j'ai réintitulé à mon insu Les rives du désordre... et maintenant Les virages ou Les visages du désordre... et pourquoi pas Les ravages du désordre ( les sauts de sens de l'inconscient sont prolifiques...). En fidélité retrouvée, Les rivages du désordre est un magnifique texte que Fanny m’invite à commenter depuis plusieurs mois, un livre dont je me sens très proche, un qui mériterait que je lui consacre plusieurs journées entières de rêverie écrite et diurne pour mieux l’accueillir, pour lui offrir le compagnonnage d’autres lectures, d’autres évocations résonnantes … Mais je butais vraiment jusqu'ici sur cette injonction à écrire sur commande : le temps d’écrire peut de moins en moins se superposer à celui de lire. La preuve de ma lecture attentive se matérialise pourtant par des soulignements au crayon papier, des pages cornées en haut et en bas… autant de haltes qui témoignent d’un intérêt et d’un ralentissement dans l’absorption des phrases. Je n’ai jamais aimé pratiquer la lecture froide et critique des professionnels de l’abattage littéraire commercial censeur et ascenseur. Chaque livre est une rencontre de chair et d’esprit. Souvent, je plastifie ou recouvre de papier –vitre les couvertures des livres que j’affectionne, leur indiquant individuellement le signe concret d’une appropriation personnelle. Un livre ainsi protégé dans ma bibliothèque est un privilégié… Les rives du désordre ont donc leur petite peau transparente supplémentaire contre le froid de l’éloignement. « Elance-toi ! » disait le livre. Voilà ! Ce qui relance est lancé ! « Ce qui importe c’est la ferveur à chaque pas » dit-elle… Sans chaleur on se fige ?
Trois moments à forte densité dans ce livre, trois expériences fondatrices de l’écriture ou d’un positionnement de vie absolument décisif pour l’auteur.
L’enfance (6-7 ans) Elle, « posée là » avec le handicap /la fascination et la défiance incarnées par « les grandes » /la séparation-individuation à l’épreuve dans le temps scolaire / la chouette harfang symbole de terreur et de sagesse convoitée/ la sublimation balbutiante à l’œuvre / le dégagement douloureux de la gangue de silence par la médiation du poème à voix haute /la prise de parole désembourbée …
L’adolescence lycéenne ( Celle qui est devenue Constance) : L’accompagnement du jeune blessé de guerre ( d’Algérie) aveugle /l’ apprentissage de la cruauté du monde et de la douleur de la pensée individuelle / le dépassement (aveugle ?) dans les actes compassionnels / le doute / la découverte de soi et de l’autre à travers l’aveu…
L’âge adulte : (Celle qui reste Constance) L’expérience de la psychanalyse /la perdition/l’impossible savoir débusqué, la honte héritée / la compréhension intellectuelle et le militantisme incontournable /la réconciliation/l’impénétrabilité et la divergence des destins / la parenté réparatrice de la musique et des mots, l’une s’opposant au fracas historique, les autres à la prolifération encombrante ceux de l’analyse / in fine… la séparation ( encore et toujours…).
De la cordialité occasionnelle et chaleureuse suffirait peut-être pour accueillir ce livre de Fanny Gondran, puisqu’il s’agira toujours de s’affranchir du pouvoir de captation des mots pour mieux retrouver les gestes justes de la vie et de la réassurance mutuelle à jamais intermittente ,aléatoire, au mieux inattendue…
Pour la sagesse populaire, Il y a un temps pour tout. Mais tout ne peut pas tenir dans le temps humain sans chronologie affective et imaginaire. Dès lors le dispositif d’écoute neutre de l’analyse, tout comme l’écriture d’un livre ou d’une note comme celle-ci, permettent de croire provisoirement que tout le temps nous est donné, à la condition plutôt rare que nous sachions composer avec lui et contre lui la partition de nos musiques intérieures à visée symphonique. Chaque livre reconnu par son auteur et son lecteur est comme un temps d’après-analyse où la confidence a restauré la raison cicatricielle de vivre pour chacun des deux. Ne serait-ce que pour ce colloque singulier ainsi remis à jour, le livre lu et salué appartient autant à la petite qu’à la grande histoire. L’important serait alors de parvenir à « ponctuer la dispersion », la sienne et celle autour … selon la belle citation empruntée, au début du livre, à Béatrice de Jurquet dans sa Traversée des lignes. Peut-être trouverai-je dans cette affirmation, la raison pour laquelle je préfère, et de loin, les livres impressionnistes acceptant le halo d’incertitude et d’inachèvement tels que celui de Fanny Gondran qui n’a pas fini d’écrire et de rassembler tout ce qui doit être écrit et lancé devant… pour voir… et entendre... attendre aussi...
M.T PEYRIN , 11 Novembre 2011.
